Diversité, World Music ou Global Music ? 
par Etienne Bours


Parler de diversité n’est guère évident parce qu’il s’agit d’abord de bien s’entendre sur les termes. Nous savons qu’il existe une diversité de sens pour de nombreux mots, de nombreux concepts, de nombreuses idées. Ce qui n’est un problème que si on refuse d’en discuter. Or, lorsqu’il apparaît clairement qu’on devrait parler de ce qu’est la diversité, c’est à dire en ce qui nous concerne les nombreuses et différentes expressions musicales à travers le monde, beaucoup semblent préférer fuir ce mot diversité et le remplacer par le mot global ! Surgit alors le problème de la diversité de sens de ce mot global ou globalisation. Ceux qui aiment l’utiliser pour catégoriser leur festival, leur programme de concerts, les musiques qu’ils défendent, veulent y voir un langage commun au monde entier. Parler de globalité dans le cadre de la musique est un concept qui unit, quelque chose que les musiciens et chanteurs du monde construisent pour effacer les particularités et autres identités fermées au bénéfice d’une musique transgenre au sens de transculturelle. Toutes les différences doivent être transformées au service d’une tâche noble qui consiste à élaborer cette world music globale qui fait sens pour la plupart des gens, la plupart des mentalités et la plupart des oreilles, à l’échelle de la planète si possible. Pour eux, les différences ne sont pas ce qu’il y a de plus en plus important à partager. Et même si chacun continue à chanter dans sa langue maternelle (ce qui n’est pas toujours vrai) et continue à conserver certains éléments de sa propre tradition (ce qui n’est pas toujours vrai non plus), l’idée est de partager une sorte de musique pop globale.
On sait que les traditions ne sont pas fermées sur elles-mêmes et ont une tendance naturelle à l’ouverture mais le concept du global va plus loin encore. On en arrive alors à écouter beaucoup de musiques qui se ressemblent mais parmi lesquelles on découvre évidemment nombre de nouvelles expressions ou de nouveaux styles parfois très intéressants à écouter. Cependant, la globalité a pris la place de la diversité sur de nombreuses scènes, dans de nombreux média et dans beaucoup d’esprits.

Ajoutons qu’il ne faudrait pas oublier l’autre sens de cette globalisation. Il s’agit, en peu de mots, de cet immense marché économique qui dirige le monde d’une façon telle que nous assistons à l’extermination de la diversité, biodiversité autant que diversité humaine… Globalisation et mondialisation ont la même signification.

Souvenez-vous de Pete Seeger qui, en 1972, a adressé une lettre aux jeunes musiciens et chanteurs du monde les pressant de puiser leurs inspirations dans leurs cultures respectives et de façonner leur nouvelle musique à partir de cet héritage. « Ne copiez pas la musique américaine partout » disait-il. Et il insistait sur la nécessité de préserver autant de cultures que possible comparant cela avec la nécessité de protéger la biodiversité.
Beaucoup répondront que nous sommes bien conscients de cela.
Et bien sûr certaines institutions, certains media, se battent pour proposer au public autant de musiques différentes que possible. Ils se concentrent sur les musiques du monde bien plus que sur la world music. Ils ne craignent pas des mots tels que tradition ou même identité. Même s’ils savent à quel point ils peuvent être instrumentalisés. Ils savent également que de très nombreux musiciens du monde utilisent leurs traditions et leurs identités comme vecteur de rencontre, de partage et d’échange. Je pense à des Institutions comme Muziekpublique et les Jeunesses Musicales, je pense à des festivals comme le Festival d’art de Huy, à des lieux comme l’Espace Senghor ou Bozar… Je n’oublierai jamais la formidable Zuiderpershuis d’Anvers, malheureusement et stupidement fermée aujourd’hui. On pourrait en citer bien d’autres.

Un simple exemple permettra peut-être de comprendre mieux.
Il y a quelques semaines, je présentais un concert de l’Ensemble Wajd composé de quatre musiciens syriens réfugiés en Europe. Cela se passait à Liège dans la salle philharmonique devant 350 personnes, une organisation de l’Orchestre Philharmonique de Liège et des Jeunesses Musicales. Il ne s’agissait pas de world music, ni de global pop. Ce type de musique n’a certainement rien en commun avec la Global Music Community si chère aux organisateurs du Womex. Ici nous étions face à une musique du Moyen-Orient que l’on peut considérer comme classique, il s’agit d’un système modal oriental que l’on appelle maqamat. Les musiciens jouent d’assez longues suites, appelés wasla, avec des improvisations instrumentales ou vocales, avec des solos joués par les différents instruments, avec différents types de chansons, certaines étant plus récentes et urbaines, d’autres étant anciennes et proches des répertoires mystiques. On ne nous dira pas que l’on rencontre souvent ce genre de musique dans un grand festival de world music ou dans une programmation de centre culturel. Il n’empêche que certains osent présenter ces musiques dans leurs salles, festivals ou programmes parce qu’elles font partie de cette formidable diversité.

Ce qu’on appelle world music a fini par devenir une sorte de mode. Au point de servir de slogan à des fins politiques, ou culturelles au sens institutionnel. Si on ajoute à cela l’idée de multiculturalisme ou de diversité culturelle, l’ensemble peut devenir un bel alibi. Nous connaissons tous certains de nos hommes politiques ou certaines de nos institutions qui ont, à un moment ou un autre, désiré promouvoir des événements multiculturels ou des festivals de la diversité dans leur ville. Le maire de ma commune nous a dit un jour « faites-nous un bon Couleur Café ici ». Ces acteurs de la vie politique sont prêts à vous aider dès que vous vous engagez à faire croire au public qu’il est face à de nombreuses cultures différentes. Et, bien entendu, beaucoup croient être face à la diversité sans savoir comment contrôler cela ni comment comprendre ce qu’il se passe réellement. Le maire lui-même n’en sait pas grand chose.

On peut l’expliquer d’une autre manière.
Laurent Aubert est un ethnomusicologue suisse particulièrement actif à Genève1. Il est notamment l’auteur de l’excellent livre « La musique de l’autre ». Il a consacré son travail au développement ou à la sauvegarde d’une écologie musicale. Prenons un exemple. Il disait : « la mode peut pourrir une tradition si l’on pousse la sphère commerciale au détriment de la sphère artistique »2. Ce propos est illustré par le cas du groupe cubain Buena Vista Social Club. Des chanteurs tels que Compay Segundo étaient venus à Genève (à Liège également d’ailleurs) bien avant le succès de ce phénomène cubain ; on vit aussi, avant cette déferlante, des chanteurs de vieja trova de Santiago. Mais, soudain, il n’y eut plus qu’un seul groupe cubain à inviter et à voir, et ce pendant plus de quinze ans. C’était encore le cas il y a peu au festival Les Suds à Arles où ils donnèrent un piètre concert, caricature répétée de la même formule. Loin de moi l’idée de dire qu’ils ne furent jamais bons, je les vis souvent dans une forme éblouissante, particulièrement au début, lorsque la vague était encore entraînée par les meilleurs d’entre eux avant qu’ils ne disparaissent l’un après l’autre. Mais cet exemple montre que la world music détruit parfois la musique traditionnelle dans sa diversité. L’arbre cache la forêt. Nous ne devons jamais oublier cela quitte à en débattre et à argumenter entre professionnels et amateurs.

Un autre point important à considérer concerne les remises de prix et autres "awards". On a bien évidemment ajouté la catégorie world music ou musique du monde à cette mascarade commerciale. On attribue donc des prix à la musique classiques et aux musiques non classiques. Si la France organise une soirée pour le classique, une pour le non classique et une pour le jazz, la Belgique couvre le tout en une seule cérémonie. Le non classique n’étant jamais défini dans son ensemble : musique légère, variétés, musique populaire, pop ? Ce grand fourre-tout englobe rock, pop, chanson, jazz, musique urbaine et que sais-je encore. Les musiques du monde, toutes les musiques du monde, aussi différentes soient-elles, ne sont qu’une petite catégorie de plus dans ce foutoir. Une catégorie pour le reste du monde, celui-ci étant la majorité du monde puisque les autres étiquettes concernent des musiques produites dans le monde occidental. Au risque de paraître énervant, je ne comprends pas comment on peut se contenter d’une seule petite catégorie pour une telle diversité d’expressions. C’est une manière de se donner bonne conscience, d’éviter la culpabilité. « Oui nous attribuons un prix aux musiques du monde aussi, vous voyez que nous ne les oublions pas » ! Mais où est la diversité si nous poussons dans une seule petite catégorie toutes les musiques de toutes les populations différentes qui vivent chez nous, parmi nous ? Et que dire alors si l’on prend en considération non seulement notre pays mais l’ensemble de la planète. Ne devrions-nous pas tous savoir que ces musiques comprennent une multitude de genres : classique ou musique d’art, musique populaire, musique de danse, anciennes chansons de bardes ou de professionnels de la communication comme les griots, musiques rituelles et mystiques, incroyables styles polyphoniques et ainsi de suite…

Nous devrions créer bien plus de catégories pour donner une image exacte du large spectre de la diversité musicale. J’en pense tout autant lorsque je réfléchis aux Institutions qui allouent des subventions aux musiciens, producteurs, organisateurs. La même catégorie restrictive y enferme la diversité des expressions de notre monde. On vous dira avoir donné autant aux musiques du monde qui n’auront, en fin de compte, obtenu qu’une aide dérisoire si on la compare au classique ou à l’ensemble (en Belgique francophone, les musiques du monde reçoivent à peu près un centième du budget alloué à l’ensemble des musiques). Ne faudrait-il pas créer une commission d’analyse qui ne s’occuperait que de ces musiques du monde au même titre qu’une autre commission le fait pour le classique et une pour le non classique (sachant qu’en Belgique il en existe une troisième pour le contemporain et une quatrième dédiée à la danse) – je préconise donc la création d’une cinquième commission.

En conclusion, je pense sincèrement que nous ne prenons pas cette question de la diversité assez sérieusement. La diversité est la richesse du monde. Mais nous nous contentons de nous concentrer sur des mots, des concepts et des modes. Nous ne prenons pas la peine de comprendre les termes world music – contrairement à ce qu’affirment certains, cela ne désigne pas uniquement les musiques du monde non occidental, world music englobe toutes les musiques traditionnelles du monde entier dans toutes leurs évolutions. Il faut se rappeler que les termes avaient été choisis à cet effet en Angleterre en 1987.

Beaucoup ont peur de mots et de réalités tels que tradition. Nous continuons à entendre trop souvent cette stupide opposition entre modernité et tradition. Certaines traditions sont pourtant bien plus modernes que nombre de nos chansons d’Eurovision ! Beaucoup ne connaissent strictement rien du mouvement folk et de son importance. Pour eux, le moindre chanteur s’accompagnant à la guitare acoustique fait du folk.
C’est une absurdité. Beaucoup travaillent dans le secteur de la world music ou des musiques du monde mais ne connaissent rien de l’histoire des musiques à travers le monde, ce n’est d’ailleurs pas leur problème, ils ne cherchent pas à comprendre, ne lisent pas, ne s’instruisent pas. Ils prétendent savoir de quoi ils traitent. Alors, ils pensent que la world music, et même la diversité, commencent au-delà des frontières. Là où le soleil brille chaque jour. Ils veulent des sons exotiques. Ils oublient que chaque ville de nos pays abrite souvent bien plus de cent communautés différentes. Ils oublient que de l’autre côté de leur propre pays, chantent ou ont chanté des artistes comme Wannes Van de Velde, Dirk Van Esbroeck, Paul Rans, Willem Vermandere ou Raphaël De Cock… Ils ne savent pas que, durant les années 70 et son mouvement folk, nous écoutions déjà la diversité, nous étions, sans le savoir, en train d’ouvrir les portes des musiques du monde. Nous écoutions de nouvelles manières de jouer les traditions européennes et lorsque des musiciens et chanteurs du Chili ou de Grèce débarquaient chez nous, pour des raisons politiques, nous étions heureux de les écouter et de partager avec eux. Tout comme nous le faisions avec les musiques des travailleurs venus en Belgique depuis la Yougoslavie, l’Italie, la Sicile, la Sardaigne, le Maroc, la Turquie et ainsi de suite. Nous étions en train de découvrir la diversité. Pas assez sans doute. Mais l’on s’ouvrait à toutes les régions, tous les pays, toutes les traditions.
Nous avons simplement toujours plus à faire ; alors faisons-le.

(Mise en ligne: juin 2018)


1. Laurent Aubert était " l'invité " d'une précédente actualisation de ce site. Il y présente lui-même son parcours et son travail d'ethnomusicologue dans une passionnante vidéo. Egalement sur cette page vous trouverez une brève biographie ainsi que l'essentiel de son imposante bibliographie. Découvrir interview - vidéo de Laurent Aubert.
2. C
ité dans « Genève aux rythmes du Monde. Une histoire des Ateliers d’ethnomusicologie » par Arnaud Robert, Labor et Fides, 2018.


Image en bannière de cette page :
" El Grito de los Excluidos " ( Le Cri des exclus ). Peinture murale de Pável Éguez, muraliste équatorien (2001, détail).