Mariana Ramos

« Nous ne pouvons pas nous permettre d'oublier notre héritage musical... »

 

 

 






Riche de plusieurs cultures, la capverdienne dans laquelle elle a grandit, la sénégalaise dans laquelle elle est née et la française où elle vit, la chanteuse Mariana Ramos a choisi pour son dernier album – Quinta une immersion aux sources de son identité musicale. En résulte un très bel album tout empreint des traditions musicales de l'archipel du Cap Vert, délicatement teinté parfois de cette multiculturalité assumée.
De sa voix puissante et sensuelle, Mariana Ramos y sublime la
morna, ravive la coladera, ressuscite la batucada rendant ainsi hommage à la fois à ce « petit pays » et à la célèbre « diva aux pieds nus », Cesária Évora, mais également, au travers d'un répertoire qui n'a rien d’innocent, au leader indépendantiste Amílcar Cabral, à son père Toy Ramos, guitariste de La Voz de Cabo Verde, et à toutes les femmes de l'archipel dont elle chante la vie de tous les jours, leurs joies et leurs peines.
La chanteuse nous livre ici sa démarche et sa réflexion sur une tradition vécue, parfois revisitée, toujours vivante.



Colophon - On compte plus de Capverdiens aujourd'hui dans la diaspora que dans l'archipel. Vos chansons parlent de l'immigration, de la douleur de la séparation, de la condition des femmes qui restent au pays. Par les sujets qu'elles abordent, elles renvoient également à une tradition satyrique capverdienne. Quinta, un répertoire « politique » ?

Mariana Ramos - Absolument ! La satyre s'exprime généralement dans la coladera, comme dans le morceau « Bandera » qui se moque de ces hommes trop entreprenants. Ce sont de petites satyres qui paraissent légères mais en même temps elles abordent des sujets plus graves comme la condition des femmes qu'il faudrait respecter un peu plus... C'est cela que j'aime dans les coladera et les colasanjon. Je célèbre d'ailleurs sur cet album dans une colasanjon l'indépendance et le combat mené par Amilcar Cabral. Mais le sujet le plus important reste l'immigration. Mes chansons traitent de cette séparation, de la simplicité des gens et de leur chaleur humaine. C'est ce que j'ai voulu montrer dans le clip Nada e perfeito, tourné à San Antão, une île très aride.
 

Colophon - Une «sodade »1 capverdienne ?

Mariana Ramos - La mélancolie est une partie de notre identité, mais pas que ! La sodade s'exprime dans la morna. C'est le mal être des gens qui doivent se séparer. Les hommes partaient chercher du travail à l'étranger pendant que les femmes restaient seules a supporter la famille. Mon rêve, mon souhait, c'est que la morna soit reconnue comme un patrimoine immatériel de l'humanité, comme le fado. La morna ne l'est pas encore. C'est la morna qui a fait connaître notre pays ! C'est notre façon de nous exprimer par rapport à cette séparation, par rapport à la migration. C'est un fait social et économique important dans notre culture et dans notre vie quotidienne. J'évoque tout cela à travers les chansons de Quinta. La vie !

Colophon - Déjà sur l'album Mornador on pouvait entendre deux morceaux dans une version traditionnelle, E bem verdade et Mornador. Avec ce cinquième album, Quinta, le virage est radical. Le choix d'un album entièrement traditionnel est-ce un retour aux sources ?

Mariana Ramos - Je voulais de l'authenticité aussi bien dans ma démarche que dans les arrangements même de l'album. Je voulais travailler avec des musiciens sur place, dans cette ambiance capverdienne si familière. Et ce n'est pas un hasard si j'ai choisi au Cap Vert des musiciens traditionnels reconnus.
J'avais fort envie depuis longtemps de faire un album traditionnel mais je reportais le projet car je croyais que je n'étais pas encore prête, que j'avais encore besoin d'explorer plus mon métissage, le côté multiculturel de ma vie et comment j'ai été élevée dans cette double culture, française et capverdienne. J'ai toujours eu besoin d'exprimer cela à travers mes arrangements, en gardant à la fois la base de la musique traditionnelle capverdienne et les influences diverses qui font mon identité musicale.
Pour cet album, c'est différent. Je l'ai entièrement fait au Cap Vert parce que je voulais être imprégnée par la vie quotidienne de l'archipel. J'ai mis trois ans environ pour réaliser Quinta. J'ai passé plusieurs mois sur mon île, Santo Antão mais aussi sur les autres îles: São Vincente, Santiago et la capitale Praia, Fogo et aussi Brava, une toute petite île adorable. J'ai été à la rencontre des auteurs compositeurs capverdiens et j'ai essayé à chaque fois de restituer les rythmes et les sonorités des différentes îles. J'ai aussi découvert dans l'archipel des auteurs compositeurs que je ne connaissait pas. Comme Jorge Tavares Silva, dont j'ai choisi cinq chansons inédites, toutes plus belles les unes que les autres ! C'est important aussi que des chansons soient inédites parce qu'on a trop tendance à reprendre des chansons populaires et à les mettre à notre sauce... Mais on y retrouve aussi bien sûr Jorge Humberto, un ami de longue date qui a composé deux chansons pour Quinta. C'est un poète remarquable qui raconte la vie quotidienne des gens, les petites choses de tous les jours...


Colophon - L'archipel est une pépinière de musiciens de talent, traditionnels ou non. Beaucoup viennent d'ailleurs de São Vincente.

Mariana Ramos - C'est l'île musicale par excellence, celle où il y a le plus de musiciens. C'était l'île de Cesária Évora. Lorsqu'on s'adresse pour les arrangements de son album à quelqu'un qui ne vit que par la musique traditionnelle, comme Toy Vieira, c'est bien évidemment pour faire de la musique traditionnelle Je lui ai confié tous les arrangements ainsi que la direction musicale de l'album et ce fut une vraie complicité musicale et amicale! Toy Vieira était un des premiers musiciens de Cesária, avec son frère Paulino. Bien sûr il a travaillé avec d'autres artistes capverdiens et dans plusieurs styles différents, parfois avec des arrangements plus africains, parfois plus occidentaux. Pour Quinta je voulais revenir à mes racines musicales capverdiennes en gardant – c'est important - des sonorités modernes mais dans la simplicité. Comme ne pas surcharger les compositions de trop d'instruments traditionnels. Le gaïta, un petit bandonéon, surtout présent dans le funana de Santiago et l'harmonica, même si ce sont des instruments très populaires ils ne sont pas présents sur l'album Quinta parce que je voulais garder dans mes arrangements une certaine ligne et cette simplicité.

Colophon - Et le saxophone ?

Mariana Ramos - Le saxophone est un instrument qui a beaucoup compté dans mon enfance parce que mon père faisait partie d'un groupe – Voz de Capo Verde - dans lequel jouait un saxophoniste. Il est donc naturel de le retrouver dans Quinta, comme un peu de clarinette parce que ce sont des instruments qui m'ont accompagnés dans mon enfance. J'avais envie de les entendre. Ils font partie de la tradition musicale.
Avec Manu Dibango, je me suis fait plaisir. J'ai une grande admiration pour lui et j'ai été ravie qu'il ait accepté de jouer le saxo pour le morceau Fidjo femea... C'est une belle ouverture sur le continent... mais, c'est vrai, on quitte un peu les îles....


Colophon - Il y a quelques années vous créez votre propre maison de production et le label Casa Verde Editions. Besoin d'indépendance ?

Mariana Ramos Être éditée par d'autres maisons de disques, d'autres labels pour faire connaître la musique cap-verdienne n'est pas un problème en soi, à condition que les éditeurs jouent le jeu. Aujourd'hui un artiste a besoin d'être entouré et soutenu pour se développer. L'éditeur joue une part importante dans la carrière d'un artiste. L'édition c'est ce qui permet aussi à un artiste de gagner sa vie. Avec Casa Verde Productions je peux mieux gérer moi-même ma carrière. Pour mes concerts, dès que je le peux, je fais venir mes musiciens du Cap Vert mais cela coûte évidemment plus cher que d'aller en chercher à Rotterdam ou au Portugal mais je préfère présenter à mon public ce que j'ai enregistré dans les îles avec des musiciens de là-bas. Au Cap Vert les musiciens vivotent : c'est très difficile pour eux. Ils ont des petits jobs dans les bars, les restaurants, les hôtels... Ils comptent aussi un peu sur la diaspora. Et puis, c'est plus authentique, je reste ainsi dans ma démarche, celle de l'album Quinta, et je leur donne du travail.

Colophon - La musique joue un rôle non négligeable dans le développement économique de l'archipel. Les pouvoirs publics en créant en 2011 des CVMA, Cabo Verde Music Awards encouragent la création...

Mariana Ramos - Ce n'est pas le gouvernement qui a pris cette initiative. C'est une initiative privée pour effectivement encourager l'industrie musicale et mettre en valeur notre musique. Une association de personnes et d'artistes a eu l'idée de ce projet culturel qui ne concerne d'ailleurs pas que la musique traditionnelle. Ceci dit, il est dommage que les jeunes, en Afrique certainement, ne s'intéressent qu'à quelques rythmes et en oublient les musiques de leurs origines. Que la musique traditionnelle évolue, c'est normal, mais de là à ne plus faire que du zouk et du cabolove j'avoue que cela m'inquiète. La musique traditionnelle sert également à montrer aux jeunes d'où nous venons, qui nous sommes. C'est de la transmission. On ne peut plus jouer la musique traditionnelle comme auparavant, comme il y a des siècles. Elle a évolué et elle continue d'évoluer. Mais les traditions musicales font partie de notre identité culturelle et on ne doit pas essayer de les effacer. Prenons le Cap Vert, ce « petit pays », pour paraphraser la regrettée Cesária Évora, il est connu aujourd'hui dans le monde entier grâce à sa musique. Nous ne pouvons pas nous permettre d'oublier notre héritage musical et nous égarer comme nous le faisons dans d'autres rythmes qui nous sont totalement étrangers. Je préfère le métissage et la fusion à l'exclusion des musiques traditionnelles. Cela nous permet d'écouter des sonorités traditionnelles et de revenir à nos origines. C'est aussi une ouverture par rapport à d'autres cultures, une invitation à la curiosité. Cet aspect là du métissage et de la fusion sont très intéressants. Mais le danger du métissage c'est l'uniformisation. De s'enfermer dans une mode et d'oublier les cultures d'origine.
Tout le travail de Cesária Évora par rapport à ce « petit pays » nous devons le continuer et le montrer au monde. Cela ne peut pas tomber dans l'oubli. Cesária n'a pas fait tout cela pour rien.

Propos recueillis par Eddy Pennewaert,
 Paris, juin 2016 © Colophon


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1. « Saudade » au Portugal, s'écrit « Sodade » au Cap Vert.


 

 

Crédit photo: © Mariana Ramos, 2016 - Martin Errichiello (bannière, pochette, photo dans le texte), Daniel Anger (haut à gauche), Daniel Osso (haut à droite)
Casa Verde Productions : http://mariana-ramos.com